Les déshéritées ou l’urgence de transmettre

François-Xavier Bellamy auteur de « Les déshéritées ou l’urgence de transmettre », éditeur Plon, nous parle de son livre lors d’une conférence au salon du livre du 7 décembre organisé par Renaissance Catholique. Interview préalable par TVlibertes.

L’auteur  dénonce l’état de Pauvreté intellectuelle et spirituelle de la société française, conséquence de certaines idéologies datant du siècle des « lumières ». Il nous permet de mieux comprendre le système dans lequel nous vivons pour refonder la transmission.

Quel sens donnez-vous à votre présence au milieu d’un auditoire catholique ?

Il faut bien se rendre compte que l’essentiel ne se joue jamais dans l’agitation et le bruit de la politique partisane, mais bien plutôt en profondeur dans le travail des œuvres et des textes qui font progressivement évoluer le regard que nous portons sur le monde et sur le réel. Je crois que la crise que nous vivons aujourd’hui est une crise de civilisation, çà n’est pas essentiellement une crise de politique au sens technique ou pragmatique du terme, c’est une crise qui touche le regard que nous portons sur notre héritage, et c’est aussi le sens de l’ouvrage où j’ai essayé d’écrire cette rupture.

Croyez-vous que nous devons tirer des enseignements de l’histoire pour essayer d’outrepasser les difficultés la société d’aujourd’hui ?

Bien sûr, il n’y a pas d’avenir qui se fonde sur l’ignorance du passé et il n’y a pas non plus de civilisation future et de liberté pour demain sans conscience de l’origine de notre culture et de nos racines.

Je suis un humble acteur parmi bien d’autres et je suis un tout jeune professeur de philosophie qui voudrait dire justement combien il est conscient de la valeur de ce qui lui a été transmis de la valeur de ce qu’il a reçu. Et combien je souffre comme beaucoup d’autres enseignants, comme beaucoup d’autres adultes de voir tant de jeunes qui sont déshérités de cet héritage, qui sont déshérités de cette culture que pourtant notre civilisation, notre pays a su produire et recevoir et que pourtant nous ne savons plus véritablement transmettre. Le nouvel élan viendra de la capacité que nous aurons à nous réconcilier avec notre histoire et çà passe aussi beaucoup par la capacité à nous réconcilier avec nos ainés, à ceux qui incarnent la sagesse d’une expérience qu’ils ont reçu, d’une culture qui leur a été transmise et que nous devons apprendre à réécouter de nouveau. Ce serait une erreur de penser qu’il faudrait partir d’une jeunesse qui ferait table rase de son histoire. La véritable refondation à laquelle notre société aspire ce sera celle où la jeunesse se réconciliera avec son histoire et avec ses origines. Sur la ruine de la transmission ne se construit  aucune société  dans l’unité d’un pays qui doit nécessairement prévaloir sur la diversité des communautés, des traditions, des identités, qu’elles soient religieuses, sociale et politique. Au fond ce qui est certain, nous devons réapprendre à retrouver le sens de notre histoire commune, réapprendre aussi à la transmettre parce que  c’est sur cet acte de transmission que se construit non pas simplement l’unité de notre pays pour demain mais même la liberté de ceux qui y vivent. Il n’y a pas de contradiction entre vouloir forger l’unité de notre pays et vouloir constituer l’occasion d’une société libre pour chacune des personnes qui la construiront.

Pensez-vous que la foi catholique a un rôle puissant à jouer dans cette résurgence de cette société française, dans une forme de résurgence de cette société ?

Ce qui est évident c’est que les chrétiens ont leur rôle à jouer. Les catholiques doivent aussi s’interroger sur quelle part ils ont porté sur la négation de la transmission, cette rupture de la transmission s’est joué aussi à l’intérieur de l’Eglise et nous devons encore retrouver le sens de c et héritage que nous avons reçu et qui dans son universalité, c’est le sens même du mot catholique, appartient à tout ceux qui se préparent aujourd’hui à porter cette société pour demain.

Conférence de l’auteur  :

Méditer sur le phénomène auquel nous sommes confrontés collectivement, celui de la crise de la transmission, cette rupture de la transmission, nous la voyons chacun se déployer dans tous les lieux où nous nous trouvons placé aujourd’hui, et nous la voyons se déployer dans notre société commune. Pour ma part, j’en ai pris conscience avec une acuité particulière en devenant enseignant, lorsque j’ai eu la chance paradoxale de vivre l’occasion de vivre une expérience traumatique et révélatrice à la fois, l’expérience de l’IUFM.  L’IUFM m’a montré à quel point la formation des jeunes enseignants était structuré autour d’un impératif fondamental, un impératif surprenant et paradoxal : vous n’avez rien à transmettre. C’est tout à fait surprenant parce que nous avions fait des études justement pour cela, et nous avions même passé des concours avec cette idée semble t-il saugrenue que tout le savoir que nous avions reçu méritait d’être transmis. Mais voilà, nous n’avions rien à transmettre. Ce « Vous n’avez rien à transmettre », j’ai eu la chance de l’entendre d’une façon très explicite pendant cette année de l’IUFM, mais combien de fois l’entendons-nous ? Combien de fois l’entendons nous implicitement  si nous voulons bien prêter l’oreille dans les lieux si variés où doit s’opérer normalement  la transmission d’une culture, dans tous les lieux d’une société marquée par une autorité, car c’est bien le propre d’une autorité qu’elle est là pour transmettre la fécondité d’un héritage qui nous précède. Dans tous ces lieux que sont par exemple la famille dont la crise contemporaine n’est rien d’autre que l’un des symptômes de cette rupture de la transmission, mais aussi par exemple dans l’Eglise où la rupture de la transmission s’est déployée elle aussi avec une force particulière. Si tant d’Eglises sont aujourd’hui vides, ce n’est pas que les gens ont cessé de croire, mais c’est que bien des générations, quelques générations se sont senties coupables subitement de transmettre ce qu’elles avaient reçues comme si cet acte qui pourtant pouvait paraître le plus naturel donner à ceux qui nous suivent le meilleur de notre propre existence, le meilleur de ce qui a fait grandir notre vie et notre liberté était devenu un acte coupable. Car voilà exactement la clef du problème, le nœud de la difficulté, c’est que la transmission est devenue synonyme d’aliénation. Pour quelques générations la transmission est devenue l’occasion un enfermement de l’enfant au profit des préjugés et des superstitions de l’adulte qui projette sur lui ses propres représentations du monde. Souvenez-vous de cette phrase, souvenez-vous de cette petite phrase qui aurait justifié à elle seule un soulèvement généralisé mais qui dans l’atonie de notre société est passé inaperçue, cette petite phrase de notre précédent ministre de l’éducation nationale Vincent Peillon, affirmant que l’Etat doit arracher l’enfant au déterminisme familial. Qu’est-ce que voulait dire cette petite phrase sinon que la famille est un lieu de déterminisme, càd un lieu d’enfermement, un lieu d’aliénation de l’enfant. Pour qui  veut bien prêter l’oreille là encore, le discours commun est rempli de ces conceptions qui nous disent que les lieux de la transmission mettent en danger la liberté de ceux qui bénéficient de cette transmission. Tout ce que notre société nous dit, c’est que cet héritage commun enferme ceux qui le reçoivent et que par voie de conséquence il faut le déconstruire, il faut le défaire, il faut le dissoudre au profit de la liberté née de nulle part, de cette liberté du vide, de cette liberté d’indétermination, de cette liberté d’indifférence qui bénéficiera enfin à nos enfants, enfants désormais déshérités mais enfants de ce fait affranchis, enfants désaliénés par le refus de la transmission. Voilà me semble t-il la cause de toutes les crises, la cause de toutes les facettes de cette même crise que nous voyons se déployer devant nous dans la société contemporaine.

Il serait long de refaire avec vous l’histoire de cette crise de la transmission, c’est ce que j’ai tenté de faire dans ce très modeste ouvrage parce que pour refaire l’histoire il faudrait évidemment beaucoup plus que plusieurs thèses pour revenir sur une généalogie intellectuelle qui est  complexe, heurtée, mélangée et nuancée. J’ai tenté d’isoler peut-être trois moments, trois évènements intellectuels qui sont le signe de cette rupture de la transmission,  trois porte-paroles et trois constructeurs en même temps de cette déconstruction de notre héritage. Le premier moment c’est celui de Descartes fondateur de la modernité dont nous sommes tous les lointains héritiers, Descartes dont l’entreprise du doute méthodique, décrit la déconstruction de l’héritage comme l’occasion d’une libération, d’un affranchissement de la pensée qui désormais se construit sur l’affirmation de la certitude du sujet pensant. EGO COGNITO, ERGO SUM, Je pense donc je suis. La modernité commence avec cet égo, avec ce je solitaire qui pense sans les autres, qui pense contre les autres. Désormais l’idéal de la modernité c’est le self made man, l’homme qui s’est fait tout seul, l’homme qui a fait tout seul la totalité de sa propre pensée et qui se doit à lui-même toute certitude et toute autorité. Le deuxième moment le plus important certainement c’est le moment rousseauiste, Rousseau c’est celui qui pense une éducation sans médiation, une éducation négative et si vous voulez connaître le programme de l’éducation contemporaine, par pitié ne lisez pas le bulletin officiel de l’éducation national qui est de toute  façon terriblement ennuyeux et insipide, mais lisez au contraire l’Emile de Rousseau. L’Emile de l’éducation, c’est le programme de l’éducation nationale contemporaine qui s’articule tout entier autour de cette devise, Rousseau parlant de son élève imaginaire, parlant de cet Emile écrit comme un programme positif, comme un programme enthousiasmant, ce qui devient la devise de notre système éducatif : je lui apprend bien plus à ignorer qu’à savoir. Tout est là mes chers amis, tout est là, je lui apprends bien plus à ignorer qu’à savoir. C’est ce qu’avec mes 850000 collègues, nous nous échinons à faire appliquer dans nos salles de classe, en tout cas, c’est ce qu’on voudrait nous faire appliquer aujourd’hui. Et le résultat est au rendez-vous, et le résultat c’est !

De croyez pas qu’il s’agisse d’un échec, l’éducation national n’est pas en échec, ce n’est pas un raté, c’est la réussite d’un projet parfaitement explicite jusque dans ses ultimes conséquences. Car de fait, si la société des lumières a cru trouvé dans le bon sauvage l’exemple même d’une humanité accomplie, achevée, ramenée à sa perfection naturelle. Et bien Rousseau a construit une pédagogie qui vise à produire dans nos élèves cette figure de l’humanité accomplie. Je ne résiste pas au plaisir même s’il ne faut pas que je dépasse le temps qui m’est imparti, je ne résiste pas de vous faire partager cette description que Rousseau produit, description merveilleuse dans sa générosité intellectuelle, dans sa lucidité, dans son caractère explicite et transparent, description de cet élève idéal que Rousseau veut produire, de cet élève idéal que nous voyons aujourd’hui sortir de nos établissements scolaires dans les lieux les plus défavorisés de notre pays. Emile, écrit Rousseau, Emile a peu de connaissances  mais celles qu’il a sont véritablement siennes. Il sait peu généraliser d’idées, peu faire d’abstraction. Emile ne sait ce que c’est métaphysique ou morale, et ceci est une description positive mes chers amis, c’est une description enthousiasmante, il n’a aucune idée des relations morales de l’homme à l’homme, mais il sait tout des relations de profit de l’homme aux choses. Emile croit ne rien devoir à personne, il est seul dans la société des hommes, il ne compte que sur lui seul, Emile n’est pas un sauvage fait pour habiter dans la nature, c’est un sauvage fait pour habiter dans les villes. Mes chers amis quand nous entendons parler de l’ensauvagement du monde dont toute notre société semble se plaindre, rappelons-nous que cet ensauvagement, nous l’avons créé nous-mêmes, en rompant avec la transmission de notre héritage, parce que c’est dans la transmission de cet héritage que seul  l’homme peut trouver la condition de sa propre humanité, de sa propre humanisation. Et le dernier moment de cette rupture que j’ai tenté d’isoler humblement, et bien c’est le moment bourdieusien, il y a exactement 50 ans en 1964, Pierre Bourdieu avec Jean-Claude Pinceron publiait les héritiers, les héritiers dont là encore nous entendons parler jours après jours, peut-être l’avez-vous vu dans la polémique sur la notation. Et bien cette polémique sur la notation, elle est toute entière bourdieusienne, elle nous dit que les notes, et c’est ce que l’on nous expliquait à l’IUFM, ne sont qu’une occasion de reproduction sociale, nos formateurs nous expliquaient que en mettant des notes à nos élèves, nous nous  faisions les capos de la société multinationale de l’univers ultralibérale et que nous désignions aux entreprises de demain les masses laborieuses résignés que nous étions en train de leur préparer. Bref, le travail de Bourdieu finit de criminaliser la transmission en la décrivant comme un artifice coupable au service de la reproduction des privilèges. Voilà peut-être d’une certaine façon ce qui signe l’acte d’ingratitude de la société contemporaine à l’égard de notre héritage, et je voudrais simplement pour conclure dans les trois minutes qui nous restent cette brève intervention, je voudrais vous dire à quel point cet ingratitude est coupable car nous le savons bien, le propre de l’expérience humaine, le grand mystère qui traverse l’expérience humaine, c’est que nous sommes par nature des êtres de culture, c’est à dire que nous sommes par nature des êtres de médiation, l’homme n’est pas immédiatement lui-même, pour accomplir les facultés qui sont le propre de son espèce, qui sont le propre de sa nature, le propre de l’homme est qu’il a besoin de la rencontre avec l’autre, qu’il a besoin de la rencontre avec ce qui le précède, qu’il a besoin que lui soit transmis une culture, une langue, un savoir, un héritage qui sont construit pour lui par les générations qui le précèdent afin de rejoindre sa propre nature, de rejoindre sa propre humanité, et d’accomplir sa propre liberté car enfin, quelle liberté y a-t-il hors de la culture, quelle liberté peut naître hors de la langue, quelle liberté se constitue lorsqu’aucun héritage n’est transmis, aucune liberté. Le propre de toutes les grandes idéologies, mes chers amis, le propre de toutes les révolutions, c’est qu’elles ont voulues faire table rase de notre héritage, et qu’elles ont toutes abouties à l’abolition absolue de la liberté de l’homme. Au nom de la liberté, on voudrait couper nos racines, au nom de la liberté, on nous prive de ce dans quoi seul  peut se constituer toute authentique liberté, c’est à dire la réception de notre héritage, réception qui marque l’effet d’une gratitude, d’une reconnaissance, de cette reconnaissance que nous devons à ceux qui nous ont précédés, de cette piété que nous éprouvons,  cette piété filiale que nous devons aux générations précédentes qui ont construit pour nous ce trésor sur lequel nous pouvons à notre tour apprivoiser ce que veut dire être humain, apprivoiser notre propre liberté et notre propre aventure singulière. Je termine en vous disant mes chers amis mon infini reconnaissance car c’est précisément sur cet acte de reconnaissance, sur cet action de grâce que nous pouvons seul reconstituer ce travail de la transmission.